dimanche 29 juillet 2012

Attributs et Bestiaires

En héraldique, les attributs donnés à un certain nombre d’animaux aident à les identifier : l’autruche tient un fer à cheval dans son bec et la grue une pierre dans sa patte. Ces identificateurs sont issus des Bestiaires du Moyen Âge.
   Les figures héritées des Bestiaires comportent des animaux vrais et des animaux imaginaires, ainsi que certains êtres hybrides.
   Après les avoir présentés rapidement, je les reprendrai un par un pour donner plus de détails iconographiques et lexicographiques
   Certains attributs ne sont blasonnés que s’ils sont d’une couleur spécifique ou encore pour signaler qu'ils sont absents, deux indices de leur relative ancienneté.
   L'attribut peut aussi être absent dans le cas d'armes parlantes : en effet, il n'est pas nécessaire de préciser l'identité de la figure, le nom du porteur d'armes servant d'indice.
Thomas Sybel de Aynsford (1531), Coll. Arms, ms D.13, f° 2
(détail de la couverture de l'ouvrage de Rodney Dennys, The Heraldic Imagination,
New York: Clarkson N. Potter, 1975)

   On rencontre ainsi le fer à cheval (dans le bec de l’autruche), la grenouille (dans le bec de la cigogne), la fierté (fanons de la baleine), la patience (brasier de la salamandre), la piété (sang que le pélican fait couler en se donnant des coups de bec sur le poitrail dans l’espoir de ressusciter ses petits), l’immortalité (bûcher du phénix), la vigilance (pierre que tient la grue dans sa patte levée, pour rester en éveil).
   Parmi les figures dont la filiation est aussi liée aux Bestiaires, l’attribut peut accompagner d’autres êtres ordinaires ou extraordinaires, sans être pour autant un élément d’identification essentiel. Il en est ainsi du miroir et du peigne, attributs de la sirène. Le tigre est, lui aussi, accompagné d’un miroir.
   Le dauphin et le perroquet ne possèdent pas d'attributs mais leur stylisation montre clairement leur filiation avec les Bestiaires.
   Enfin, l'éternité – motif du serpent se mordant la queue, rarissime et appelé maintenant ouroboros – correspond bien à l'esprit de l'héraldique.

• L'autruche et son fer à cheval
   L'attribut ne semble pas mentionné avant Rietstap (1884-87) : "Autruche. Cet oiseau tient presque toujours au bec un fer-à-cheval, les bouts en bas."
[FRA autruche ; ENG ostrich ; DEU Strauss ; NED ? ; ESP avestruz ; ITA struzzo]
[FRA fer à cheval ; ENG horse shoe ; DEU Hufeisen ; NED ? ; ESP herradura ; ITA ferro di cavallo]
Autruche. An ostrich carrying an iron horseshoe. Ostriches were said to be able to eat anything, even iron (Bibliothèque Municipale de Reims, ms. 993, Folio 159v) texte © The Medieval Bestiary
"de gueules à l’autruche d’argent, le fer à cheval d’azur, posée sur une terrasse d’argent",
Larràinzar, Lib. Navarra 249 (d'après Boos 708)
cimier en forme d'autruche ("l'autruche dévore tout"), armes de Louis Ier le Grand d'Anjou,
roi de Hongrie (1326-1383), GEL f°52v (voir sur Wikipedia)
• La baleine et sa fierté
   A l'époque de Bara (1579 p. 62), une baleine est décrite ainsi : "d'azur, à vne baleine d'argent, armee de gueulles", ce qui dans une réédition devient : "d'azur à vne baleine d'argent, fierté de gueulles" (illustration colorisée anciennement, ci-dessous).
   Palliot (1660) : "Fierté, se dit de la Balaine lors qu’elle à les dents, les aislerons, & la queuë de gueules comme celle que represente Bara, en un Escu d’azur à la Baleine d’argent Fiertée de gueules."
   Menestrier (1688) : "Fierté se dit des balaines, dont on void les dents."
   Grandmaison (1852) : "Baleine. - Poisson de mer d’une grandeur extraordinaire. On dit de la baleine, fiertée de ses dents, allumée de son œil, lorrée de ses nagoires, peautrée de sa queue, quand ces choses sont de différent émail."
   C'est ce sens (théorique ?) qui se maintiendra avant de tomber en désuétude.
   Ci-dessous, une rare illustration tirée des Bestiaires montre la baleine non pas avec des fanons mais avec des dents. Les autres illustrations provenant des Bestiaires la représentent comme une île (la surface de son dos), sur laquelle ont débarqué des marins qui s'apprêtent à faire du feu pour cuire leur nourriture.
[FRA baleine ; ENG whale ; DEU Wal(fisch) ; NED ? ; ESP ballena ; ITA balena]
[FRA fierté ; ENG --- ; DEU --- ; NED --- ; ESP --- ; ITA ---]
Baleine. A whale drawn as a fat, toothy fish
(Koninklijke Bibliotheek, KB, 76 E 4 f°73r) texte © The Medieval Bestiary
"d'azur à vne baleine d'argent, fierté de gueulles" (Bara 1581 p. 88)
• La cigogne et sa grenouille
   La cigogne, quand elle est représentée au naturel, ne nécessite aucun attribut. Dans l'héraldique anglaise la grenouille peut être remplacée par un serpent.
[N.B. du 1er août : La cigogne ne semble manger de grenouilles que dans les Bestiaires. En héraldique, on la reconnaît soit à son bec rouge, soit au fait qu'elle tient un serpent dans son bec (parfois un lézard pour la famille Segoing, armes parlantes citées dans DIDA 313, planche VI)]
[FRA cigogne ; ENG stork ; DEU Storch ; NED ? ; ESP cigüeña ; ITA cigogna]
[FRA grenouille ; ENG frog ; DEU Frosch ; NED ? ; ESP rana ; ITA rana]
Cigogne. A stork swallowing a fish (Koninklijke Bibliotheek, KB, KA 16, Folio 80r) texte © The Medieval Bestiary
"d’or à la cigogne au naturel, le vol éployé", Hoheneck, ETO f°20, 19 (d'après Boos 703)
"In Gold ein silbern-schwarzer auffliegender Storch mit roten Beinen und ebensolchem Schnabel",
(von) Hol(e)neck (famille éteinte vers 1585), Scheibler'sches Wappenbuch 136 (sur Wikimedia)
• La grue et sa vigilance
   La grue est mentionnée avec sa pierre dès Bara (1579, ill. 69) : "De pourpre, à une grue d’or, menbree de synople, supportant une pierre d’argent"
  La pierre ne prend le nom de vigilance que tardivement.
[FRA grue ; ENG crane ; DEU Kranich ; NED ? ; ESP grulla ; ITA gru]
[FRA vigilance ; ENG vigilance ; DEU Stein ; NED steen ; ESP vigilancia ; ITA vigilanza]
Grue. When cranes sleep, one stands guard. The guard holds a stone in its claw; if it falls asleep the stone will fall, waking the crane (Bodleian Library, MS. Ashmole 1511, Folio 57r) texte © The Medieval Bestiary
"d’azur à la grue d’argent", Le cardinal Pelagrue, d’après le rôle de Rivoli (d'après Boos 699)
"d’or à la grue de sable, avec sa vigilance d’azur", De Craene, Utrecht (d'après Boos 701)
• Le pélican et sa piété
   La piété, nom donné au sang qui coule de la poitrine du pélican, était appelée pitié en ancien français courant, pitié et piété ayant la même étymologie.
   Le pélican est signalé par Palliot (1660). Le terme piété apparaît tardivement.
[FRA pélican ; ENG pelican ; DEU Pelikan ; NED ? ; ESP pelicano ; ITA pellicano]
[FRA piété ; ENG piety ; DEU Blutstropfen ; NED ? ; ESP piedad ; ITA pietà]
Pélican. The pelican revives her young with blood from her own breast
(Museum Meermanno, MMW, 10 B 25, f° 32r) texte © The Medieval Bestiary
"d’azur au pélican d’or, avec sa piété de gueules", Pelissier, Forez (d'après Boos 704)
"de gueules au pélican d’argent, au chef du même", Jean d’Acier, Cour amoureuse 89 (d'après Boos 705)
• Le phénix et son immortalité
   Les termes phénix et immortalité existaient déjà chez Menestrier (1688)
[FRA phénix ; ENG phoenix ; DEU Phönix ; NED ? ; ESP fénix ; ITA fenice]
[FRA immortalité ; ENG immortality ; DEU Scheiterhaufen ou Immortalität ; NED ? ; ESP immortalidad ; ITA immortalità]
Phénix. A phoenix rising from the still-glowing ashes of the fire that consumed its previous incarnation
(Kongelige Bibliotek, Gl. kgl. S. 1633 4º, Folio 37v) texte © The Medieval Bestiary
"d’azur au phénix d’argent, dans son immortalité de gueules, fixant un soleil d’or,
placé dans l’angle dextre du chef", Amadori, Bologne (d'après Boos 643)
"d’azur au phénix d’or, sur son immortalité de gueules",
Boschet de La Tampe, arm. de 1696, Bretagne (d'après Boos 641)
   Dans les représentations plus tardives s’ajoute un deuxième attribut, le soleil, en haut à gauche.
   La symbolique du phénix en héraldique est très proche de celle de l’aigle – oiseau capable de regarder le soleil en face – et peu spécifique, sauf dans des situations historiques précises :
"On trouve en Franche-Comté des figurations du phénix regardant le soleil en face, composition qui semble avoir symbolisé la résistance des Comtois qui, malgré les destructions, ont su tenir tête à Louis XIV." (Nicolas Vernot, comm. pers. ; voir aussi ici)
• La salamandre et sa patience
   La salamandre est signalée par Bara (1579) sans sa patience. Les deux termes sont présents chez Menestrier (1688).
[FRA salamandre ; ENG salamander ; DEU Salamander ou Molch ; NED ? ; ESP salamandra ; ITA salamandra]
[FRA patience ; ENG --- ; DEU Flammen ; NED ? ; ESP --- ; ITA ---]
Salamandre. This image shows two attributes of the salamander: it is unharmed by the fire its tail is in;
and its presence has so poisoned the apple tree that the man eating an apple from it is dying
(Kongelige Bibliotek, Gl. kgl. S. 1633 4º, Folio 55v) texte © The Medieval Bestiary
"d’or à la salamandre de sable, dans sa patience de gueules", Guillier de Kerfily, Bretagne (d'après Boos 644)
"d’azur à la salamandre d’or", Jouvet, Auvergne (d'après Boos 642)
"d’azur à la salamandre d’or, tachetée de gueules, dans sa patience du même", Cenninno, Italie (d'après Boos 645)
• La sirène, son peigne et son miroir
   Les Bestiaires comprenaient la sirène "aérienne" à corps d'oiseau, et la sirène "aquatique" à queue de poisson. L'héraldique n'a retenu que la version aquatique.
   La sirène est donnée par Bara avec son miroir (1579, ill. 112) : "De gueulles, à une femme nue, estant moitié poisson d’argent, escaillé de pourpre, tenant un miroer (ou miraillee) d’azur garny d’or, la poignee de synople”. Par plusieurs dite Seraine"
   Le peigne apparaît ultérieurement.
   La sirène à deux queues n'a plus d'attributs, car ses mains tiennent les extrémités de sa double queue.
[FRA sirène ; ENG mermaid ou siren ; DEU Sirene ; NED ? ; ESP sirena ; ITA sirena]
[FRA peigne ; ENG comb ; DEU Kamm ; NED ? ; ESP peine ; ITA pettine]
[FRA miroir ; ENG peering-glass ou mirror ; DEU Spiegel ; NED ? ; ESP espejo ; ITA specchio]
Sirène. A mermaid with a mirror and a comb, a symbol of pride or luxury
(British Library, Additional MS 42130, Folio 70v), texte © The Medieval Bestiary (voir aussi sous Siren)
"d’or à la sirène au naturel [?] sur une mer du même, accostée de cierges d’or, allumés de gueules",
Bértiz, Libro de Navarra 43 (d'après Boos 597)
"d’azur à la sirène à deux queues au naturel [?], vêtue de gueules, couronnées d’or",
Le roi de Zaldachie [Bagdad?], Miltenberg 133 (d'après Boos 599)
• Le tigre et son miroir
   tigre en AF (Brault).
   T. Veyrin-Forrer (1951, p. 106) : "Le tigre héraldique est un animal fabuleux à corps de lion et tête de loup, avec une crinière et une longue queue passée entre les jambes arrière ; toujours de gueules, il est passant et il a la tête contournée ; il est reconnaissable au fait qu'il se regarde dans un miroir. Il semble que cet animal, décrit dans tous les bestiaires médiévaux, n'apparaisse en héraldique sous cette forme qu'au XVIe siècle, dans les armoiries de la famille Sybell of Eynsford, dans le Kent."
   Le miroir est un rappel de la manière dont on pensait pouvoir leurrer une tigresse : la mère regardait le miroir dans lequel elle croyait reconnaître son petit, pendant que le chasseur partait, emportant le petit tigre.
[FRA tigre ; ENG tyger ; DEU Tiger ; NED ? ; ESP tigre ; ITA tigre ou tigre araldica]
[FRA miroir ; ENG peering-glass ou mirror ; DEU Spiegel ; NED ? ; ESP espejo ; ITA specchio]
Tigre. The mother tiger looks in a mirror where she thinks she sees her cub, while the hunter escapes with the real cub
(Museum Meermanno, MMW, 10 B 25, f°2r), texte © The Medieval Bestiary
"d’argent au tigre passant de gueules, la tête contournée, regardant son image reflétée dans un miroir d’argent,
emmanché et garni d’or, posé en pointe", Thomas Sybel de Aynsford (1531), Coll. Arms, ms D.13, f° 2 (d'après Boos 625)
• Le dauphin
   daufin ou daufin de mer en AF (Brault), daufin dans CP (v. 1290), dauphin dans ORL (av. 1342), dolphin dans TJ (1425-50), daulphin dans LBQ (1560) et chez Bara (1579), dauphin depuis lors.
[FRA dauphin ; ENG dolphin ; DEU Delphin ; NED ? ; ESP delfín ; ITA delfino]
Dauphin. A fierce dolphin eating a small fish
(Kongelige Bibliotek, Gl. kgl. S. 1633 4º, f°60v), texte © The Medieval Bestiary
"de gueules au dauphin d’or, oreillé d’azur", Le comte de Forez, Bellenville 1v14 (d'après Boos 730)
"d’or au dauphin d’azur, oreillé d’or et lampassé de gueules",
Robert Dauphin, Cour amoureuse 434 (d'après Boos 731)
• Le perroquet ou papegai
   papegai en AF (Brault), papegay dans l'armorial Le Blanc (1560).
[FRA papegai ; ENG popinjay ou papegay ; DEU Papagei ; NED ? ; ESP papagayo ; ITA pappagallo]
Perroquet. A parrot, rampant. It is wearing a collar of bells (?), suggesting it is a captive bird.
It is of the three-toed variety, which has a mean disposition
(Kongelige Bibliotek, Gl. kgl. S. 1633 4º, f°33v), texte © The Medieval Bestiary
"d’or au papegai de sinople, colleté de gueules, becqué, membré et couronné du même",
Buchenau an der Eitra, BEL 58r4 (d'après Boos 707)
"In silbern-rot schräglinks geteiltem Schild ein grüner, rotbewehrter Sittich [=perruche] mit rotem Halsring",
Maiser von Berg, Schwaben, Scheibler'sches Wappenbuch 247 (sur Wikimedia)
• L'éternité (serpent se mordant la queue)
   C'est un motif uniquement cité par T. Veyrin-Forrer. Dans les créations d'armoiries modernes (communes, par exemple), le serpent qui se mord la queue est blasonné ouroboros.
   Pour savoir d'où cette étonnante représentation pourrait provenir, voir ici ou ici.
[FRA éternité ; ENG --- ; DEU --- ; NED --- ; ESP --- ; ITA ---]

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